Excisée, mais vivante : quand le corps crie ce que la société refuse d’entendre
Elle n’avait que 7 ans quand on lui a enlevé une partie d’elle. Sans anesthésie. Avec une lame rouillée. Aujourd’hui, elle a 30 ans, mais chaque douleur intime, chaque accouchement difficile, chaque silence dans sa vie sexuelle est un rappel brutal de cette matinée où son enfance a été brisée. Derrière le mot « excision », il y a des cicatrices qu’aucun mot ne panse.

Ce n’est pas une simple coupure. C’est une vie fracturée. On parle souvent de l’excision comme d’une pratique culturelle. Mais pour celles qui l’ont subie, c’est un fardeau que le temps ne guérit pas. Une ablation, oui, mais aussi une addition, celle des douleurs physiques, des blocages sexuels, des complications obstétricales et des blessures psychologiques. On retire un clitoris, mais on condamne la victime à la souffrance. Selon le Pr Charlemagne Ouédraogo, l’excision n’est pas seulement un acte traumatique au moment où il est posé, c’est un traumatisme qui dure toute une vie.
Les filles sont souvent trop jeunes pour comprendre ce qu’on leur fait, mais leur corps s’en souvient. Douleurs intenses, infections, rétention d’urine, hémorragies sévères… « Ce sont les urgences immédiates les plus fréquentes que nous recevons en consultation », explique le Pr Ouédraogo. Mais ces urgences ne sont que le début. Car après l’urgence vient la chronicité. Douleurs pelviennes, menstruations compliquées, impossibilité d’avoir des rapports sexuels normaux : « Beaucoup de femmes excisées consultent pour dyspareunie, voire impossibilité d’avoir des rapports, et certaines vivent dans la honte, sans jamais oser en parler », confie-t-il.
Et puis il y a ce que l’on ne voit pas. Les cauchemars. L’anxiété. L’absence de plaisir. Le silence autour du plaisir féminin. Le Pr Ouédraogo rappelle que l’excision, au-delà de mutiler un organe, « abîme la perception qu’une femme peut avoir de son propre corps, de son droit au plaisir, à l’intimité, à la sexualité libre et épanouie. » Des femmes vivent dans le blocage, dans la peur du rejet, dans le sentiment d’être « incomplètes ». Tout ça pour être considérées comme « pures » aux yeux de la société.
Dans certaines communautés, l’excision reste liée au mariage. « Pour beaucoup de familles, l’excision est un gage d’honneur, une condition sociale qui ouvre les portes du mariage. Mais à quel prix ? » questionne le Pr Ouédraogo. Car cette mutilation entraîne aussi des complications lors de la grossesse et de l’accouchement. Travail prolongé, déchirures, césariennes à répétition, voire fistules ou décès. Et parfois, l’infertilité vient s’ajouter à la liste.
Pourtant, le Burkina Faso a interdit l’excision depuis 1996. La loi est claire, mais les réalités socioculturelles sont tenaces. « Il ne suffit pas d’interdire. Il faut parler, informer, éduquer. Et surtout soigner celles qui vivent avec ces cicatrices invisibles », insiste le Pr Charlemagne Ouédraogo.
Heureusement, une lueur d’espoir existe. Grâce à la chirurgie réparatrice, certaines femmes peuvent retrouver une partie de ce qu’on leur a volé. « La reconstruction du clitoris est possible. Et au-delà de la réparation physique, elle permet souvent de redonner de la dignité, de la confiance et du pouvoir aux femmes concernées », affirme le Pr Ouédraogo.
L’excision n’est pas une fatalité. Mais pour qu’elle cesse d’être une réalité, il faut arrêter de l’enrober de silences et de traditions. Il faut écouter celles qui ont mal. Et surtout, il faut les croire. Car mutiler une petite fille, ce n’est pas la protéger. C’est la trahir et c’est cette vérité que le Pr Charlemagne Ouédraogo invite la société à regarder en face.
Madina Belemviré

