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Hassana Traoré : une magistrate engagée contre les injustices faites aux femmes

Dans certaines affaires, la justice n’est pas seulement une question de droit. Elle devient une question de vie, de dignité et parfois de survie. C’est dans ces moments que la magistrate Hassana Traoré mesure le poids et le sens de son métier. Depuis plusieurs années, elle s’engage sur un terrain sensible, celui des droits en santé sexuelle et reproductive, avec la conviction que la loi peut servir à protéger celles dont la voix est souvent étouffée.

Hassana Traoré, magistrate

Originaire de Bobo-Dioulasso, où elle a effectué toute sa scolarité avant de poursuivre ses études à l’Université de Ouagadougou, elle a grandi dans une famille nombreuse. Septième enfant et première fille d’une fratrie de neuf, elle a très tôt développé un sens aigu de la justice. Enfant déjà, elle ne supportait pas l’injustice. Lorsque ses frères étaient punis, elle prenait souvent leur défense. Et face aux inégalités qui pesaient sur les femmes, elle refusait l’idée qu’une fille puisse être considérée comme moins capable qu’un garçon.

Elle a donc grandi avec une conviction que chacun mérite d’être traité avec dignité et équité. Dans ce contexte, le droit s’est imposé peu à peu comme une voie naturelle. Un domaine où cette exigence de justice pouvait trouver un terrain concret d’expression. Avec le recul, elle aime dire qu’elle n’a pas choisi le droit, mais que c’est plutôt le droit qui l’a choisie. Une manière de résumer un parcours guidé depuis l’enfance par la volonté de défendre ceux qui ont besoin de l’être.

Mais au fil du temps, une question va particulièrement retenir son attention, celle des droits liés à la santé sexuelle et reproductive. Son engagement dans ce domaine s’est construit progressivement, nourri à la fois par son parcours professionnel et par son expérience personnelle de femme. Comme beaucoup d’autres, elle a été confrontée à des réalités souvent passées sous silence à savoir les difficultés d’accès aux premiers soins gynécologiques, la stigmatisation autour de la gestion des menstrues à l’école ou encore les obstacles que rencontrent certaines femmes après un congé de maternité. Ces expériences ont nourri très tôt sa sensibilité aux questions de santé reproductive.

Au fil de sa carrière, son travail va lui permettre de retrouver ces réalités sous une autre forme. Au Tribunal du Travail de Ouagadougou, où elle a exercé entre 2015 et 2020, puis au cabinet du ministère de la Santé, où elle a occupé les fonctions de conseillère technique de 2021 à 2024, elle découvre combien les difficultés vécues par les femmes restent nombreuses lorsqu’il s’agit d’exercer concrètement leurs droits en matière de santé reproductive.

Elle y constate notamment une réalité préoccupante. Beaucoup de citoyens, mais aussi certains professionnels, connaissent mal les textes juridiques qui encadrent ces questions. Pourtant, selon elle, le cadre légal burkinabè protège déjà largement les femmes et les filles. Mais le véritable obstacle réside dans l’ignorance de ces droits, dans la stigmatisation sociale et dans certaines pesanteurs culturelles qui empêchent encore de nombreuses femmes d’en bénéficier pleinement.

Sur ces questions, les résistances restent fortes. Le libre choix des femmes concernant leur maternité, l’accès à la planification familiale pour les adolescents non mariés, l’éducation à la sexualité ou encore la question de l’interruption sécurisée de la grossesse continuent de susciter des débats intenses. Face à ces tensions, Hassana Traoré choisit de s’appuyer sur la loi et de contribuer à mieux la faire connaître. Mais au-delà des débats, ce sont souvent les affaires portées devant la justice qui révèlent la réalité de ces enjeux.

Elle se souvient d’un procès qui l’a profondément marquée durant son stage de magistrature au Tribunal de grande instance de Ouagadougou. Il s’agissait d’un gardien poursuivi pour viol sur des fillettes de moins de treize ans. Lors de l’audience, l’homme avait osé affirmer que les enfants étaient consentantes parce qu’il leur offrait des biscuits et des bonbons. Cette déclaration l’avait profondément bouleversée.

En tant que femme et mère, elle s’est alors demandé quelle sanction pourrait réellement rendre justice à ces enfants dont la vie venait d’être brisée. Cette affaire lui a rappelé la responsabilité immense qui accompagne la fonction de magistrat.

D’autres dossiers ont également laissé une empreinte durable dans sa mémoire. Celui d’un agent de santé victime de viols répétés dans la zone où elle travaillait et qui cherchait désespérément une affectation pour quitter cet environnement sans pouvoir révéler publiquement la raison de sa demande. Ou encore celui d’une femme vivant dans une zone à fort défi sécuritaire, qui avait tenté à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours après des viols répétés commis par des hommes armés et qui refusait de poursuivre une grossesse issue de ces violences.

Dans ces situations, la décision d’un magistrat peut véritablement changer le cours d’une vie. Dans ces dossiers, sa voix a compté. Elle a contribué à la condamnation du gardien, facilité l’affectation de l’agente de santé afin qu’elle puisse quitter l’environnement où elle avait subi ces violences, et permis à l’autre victime d’accéder à une interruption sécurisée de grossesse en invoquant la levée de forclusion liée à sa séquestration.

Ces expériences ont renforcé sa conviction que la loi peut devenir un véritable instrument de protection lorsqu’elle est appliquée avec rigueur, mais aussi avec humanité. Aujourd’hui encore, elle poursuit ce combat avec la même détermination. Tant qu’il y aura de l’injustice et des violations des droits, notamment pour les femmes, les enfants et les personnes les plus vulnérables, elle estime qu’il est de son devoir de continuer à lever la voix pour les défendre.

Mais dans ce combat, elle pointe surtout le manque d’implication des hommes. Selon elle, leur engagement est pourtant essentiel, car la maternité, rappelle-t-elle, demeure le seul moyen de perpétuer l’humanité et doit être protégée pour le bien-être de toute la société.

Malgré ce constat, elle refuse de céder au pessimisme. Elle croit en la résilience des femmes et en la capacité des institutions à faire évoluer les choses. Aux jeunes femmes qui souhaitent s’engager dans la magistrature ou dans la défense des droits, elle conseille de travailler dur, de rester intègres et de préserver leur dignité. « On n’est pas obligé de vous aimer, dit-elle souvent, mais on ne doit rien pouvoir vous reprocher sur le plan professionnel. »

Cette exigence s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place des femmes dans la société. Pour Hassana Traoré, la Journée internationale des droits des femmes devrait être avant tout un moment de pause pour réfléchir à l’état d’avancement et à l’effectivité des droits des femmes. Elle regrette que cette journée ait parfois été mal comprise et espère qu’elle retrouvera son sens premier, celui d’un temps consacré à des actions et à des réflexions concrètes pour faire progresser les droits des femmes dans le pays.

Lorsqu’on quitte le terrain des combats publics pour évoquer la femme qu’elle est, Hassana Traoré se décrit simplement comme une personne « serviable et intègre ». Parmi les injustices qui l’ont le plus marquée, figure le fait de voir des personnes jugées sur leur âge ou sur des considérations personnelles plutôt que sur leurs compétences.

Face aux épreuves, elle dit avoir découvert en elle une force particulière, la patience face à l’adversité. Et dans les moments de doute, une conviction continue de la guider. « Dieu est l’unique pourvoyeur et sauveur, ne laisse personne te faire croire le contraire. »

Madina Belemviré

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