Vivre branché pour survivre : la dure bataille des patients en dialyse au Burkina
Dans les couloirs du CHU Yalgado Ouédraogo, le temps passe au rythme des machines qui filtrent le sang et gardent les patients en vie. Ici, on ne guérit pas, on tient bon, on espère, on attend. Entre douleur et solidarité, les patients dialysés du Burkina Faso livrent une bataille de chaque instant.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, une personne adulte sur dix souffre d’une maladie rénale dans le monde, soit environ 850 millions de personnes. Entre 1990 et 2019, les maladies rénales sont passées du 17ᵉ au 10ᵉ rang des causes de décès dans le monde. Si rien n’est fait, elles pourraient devenir la 5ᵉ cause de décès d’ici 2040.
Au Burkina Faso, on estime à 2 millions le nombre de personnes vivant avec une maladie rénale chronique, dont la majorité ignore son existence. En milieu hospitalier, plus du tiers des patients sont diagnostiqués à un stade avancé, ne laissant comme traitement que l’hémodialyse.
En 2024, le pays comptait plus de 800 patients en hémodialyse chronique, alors que les besoins réels sont estimés à 20 000. La même année, 727 décès liés à l’insuffisance rénale chronique ont été enregistrés selon le ministre de la Santé, le Dr Robert Kargougou.
La maladie rénale fragilise progressivement les reins en endommageant leurs petits vaisseaux, entraînant une augmentation constante du nombre de patients nécessitant une dialyse. Conscientes de cette réalité, les autorités sanitaires burkinabè ont déployé d’importants efforts pour améliorer l’accès aux soins. Malgré ces progrès notables, la demande continue de croître et représente un défi majeur pour le système de santé. « Nous avons fait des progrès, mais la demande dépasse largement l’offre. Aujourd’hui, 310 patients composent la file active des malades en hémodialyse chronique alors que la liste d’attente compte 367 autres noms », explique le Pr Gérard Coulibaly, chef du service de néphrologie au CHU Yalgado.

La dialyse gratuite, mais jusqu’où ?
Face à cette vague silencieuse, l’État burkinabè a pris une décision forte. En mars 2024, la séance d’hémodialyse aiguë est passé de 15 000 F CFA à 2 500 F CFA, et la lourde caution de 500 000 F CFA exigée pour l’inclusion à la file active de l’hémodialyse chronique a été supprimée. « Un soulagement immense », confie Aïssata Diallo, patiente hémodialysée depuis plusieurs années. Mais si la hémodialyse chronique est gratuite depuis le 1er avril 2024, les examens complémentaires, eux, ne le sont pas. Les patients doivent encore assumer eux-mêmes le coût de nombreux éléments indispensables à leur prise en charge, notamment les bilans sanguins réguliers, les radiographies, ainsi que les médicaments contre l’hypertension et les suppléments en calcium et en fer. Parfois, la facture dépasse 100 000 F CFA par mois, sans compter l’alimentation. « Pour beaucoup, c’est un gouffre financier », confie Mme Diallo. Abandonnée par son mari, elle survit grâce à sa fille de 17 ans, qui a dû quitter l’école alors qu’elle devait entrer en classe de Première, pour l’accompagner. « Même manger, parfois, c’est un combat », souffle-t-elle.
Pour certains, la dialyse devient un mode de vie. Une patiente, venue de Garango avec son fils malade vit littéralement dans l’hôpital depuis 17 ans. Ses affaires sont rangées dans un coin de toilettes aménagées. « Je dors ici, je me lave ici. Je n’ai plus de vie dehors. » Autour d’elle, d’autres mères dorment à même le sol, loin de leurs villages. À cause de la maladie, nombreux sont ceux qui voient leur famille s’éloigner, parfois disparaître. Des maris abandonnent leur femme, laissant ces dernières seules avec leurs enfants à affronter la maladie. Des hommes aussi sont abandonnés par leur femme. Des parents âgés sont laissés à eux-mêmes, privés du soutien familial. La solitude pèse autant que la maladie.
Face à toute cette souffrance, les soignants ne se contentent pas de prodiguer des soins. Souvent, ils deviennent la seule famille pour ces patients abandonnés. Ils écoutent, rassurent, réconfortent et mettent parfois la main à la poche pour payer un médicament ou un repas quand il n’y a plus personne pour aider. Leur charge émotionnelle est immense. « On s’attache à ces patients. On est souvent dépassés, surtout quand on doit gérer l’urgence sans solution miracle », confie Hélène Tuina, surveillante d’unité de soins d’hémodialyse. Le soutien psychologique est une urgence, non seulement pour les patients, mais aussi pour ceux qui les accompagnent jour après jour.

Leur charge émotionnelle est immense. « On s’attache à ces patients. On est souvent dépassé, surtout quand on doit gérer l’urgence sans solution miracle », confie Hélène Tuina, surveillante d’unité de soins d’hémodialyse. Le soutien psychologique est une urgence, non seulement pour les patients, mais aussi pour ceux qui les accompagnent jour après jour.
Au CHU Yalgado, le Pr Gérard Coulibaly et son équipe se battent chaque jour pour faire tourner 32 machines, jour et nuit. « Nous avons 310 patients. Nous faisons trois groupes par jour, parfois quatre la nuit. Un patient branché, c’est quatre heures de dialyse, plus une heure de préparation et une heure de nettoyage. »
Pourtant, les standards internationaux recommandent trois séances de quatre heures par semaine. Le Pr Coulibaly rappelle que « la subvention de l’État couvre deux séances par semaine ». « Chez nous, ce n’est pas un service où les patients viennent et repartent », explique Mme Tuina. La charge de travail également est titanesque. « L’hygiène est cruciale, car le moindre microbe peut tuer », dit Mme Tuina. « On fait ce qu’on peut, mais on manque de bras, de temps, de moyens. »
Un État qui cherche des solutions
Pour répondre à la demande croissante, le Burkina Faso ne compte actuellement que six centres d’hémodialyse, situés à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Ouahigouya et Tenkodogo. Mais de nouveaux centres doivent voir le jour à Fada N’Gourma, Banfora, Dédougou, Dori… et bientôt à Gaoua. Le samedi 2 août 2025 de Gaoua, le ministre de la Santé, Dr Robert Kargougou, s’est rendu au CHR de Gaoua pour constater l’avancée des travaux du centre d’hémodialyse. Les grandes étapes étant désormais achevées, les finitions sont attendues d’ici fin août. L’ouverture est envisagée pour octobre, avec déjà deux néphrologues et cinq infirmiers prêts à prendre fonction.
Ces efforts visent à rapprocher les soins des patients et à alléger un quotidien souvent éprouvant. Car pour beaucoup, la dialyse reste un parcours semé d’embûches. Yacouba Nacro en sait quelque chose. Professeur à Léo, il parcourt 164 km aller-retour, deux fois par semaine, pour recevoir ses séances à Ouagadougou. « J’ai perdu mon poste, remplacé par d’autres, car je suis souvent absent. Mais je n’ai pas le choix», a-t-il indiqué.
Au-delà de ces centres, une autre avancée majeure vient renforcer l’espoir des malades, la greffe de rein. Longtemps considérée comme inaccessible, elle est devenue une réalité au Burkina Faso depuis ce mois de juillet.
Lire l’article sur la transplantation rénale au Burkina
https://www.bulletinsante.net/un-rein-un-espoir-le-burkina-reussit-sa-premiere-transplantation-renale/
« On demande juste à vivre »
Pour les malades, la demande est simple. Que la gratuité aille jusqu’au bout. « Les examens, les médicaments…, c’est ça qui nous tue », soupire Yacouba. Pour Awa, son cri du cœur est encore plus simple : « Aidez-nous. Seuls, on ne peut pas. »
Du côté des soignants, le message est le même : « Il faut plus de centres, plus de personnel, plus de psychologues pour soutenir ces vies abîmées par la maladie et l’isolement », plaide Mme Tuina.
Derrière chaque machine, il y a une vie. Derrière chaque nom sur la liste d’attente, un compte à rebours. Dans les couloirs du CHU Yalgado, on ne vient pas seulement pour guérir, on vient pour survivre. Branché à une machine, branché à l’espoir.
Madina Belemviré
Chiffres clés
1 adulte sur 10 dans le monde souffre d’une maladie rénale (850 millions de personnes).
Au Burkina Faso, environ 2 millions de personnes souffrent d’une maladie rénale chronique.
Plus de 1 000 patients sous dialyse, alors que les besoins sont estimés à 20 000.
310 patients sous dialyse au CHU Yalgado, avec une liste d’attente de 367 patients.
32 machines disponibles au CHU Yalgado pour 3 séances hebdomadaires recommandées.
Prix de la séance de dialyse passé de 15 000 F CFA à 2 500 F CFA depuis mars 2024.
727 décès liés à l’insuffisance rénale chronique en 2023 au Burkina Faso.
6 centres de dialyse fonctionnels actuellement, 5 autres prévus d’ici 2025.

