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227 000 pilules du lendemain délivrées au Burkina Faso en 2024 : quand la peur de tomber enceinte mène à l’abus

À Ouagadougou, la pilule du lendemain se demande à voix basse, parfois confiée à un petit frère pour ne pas attirer les regards. Accessible sans ordonnance, elle est devenue un réflexe pour de nombreuses jeunes femmes qui souhaitent éviter une grossesse non désirée. Derrière cette pilule discrète se cachent des rumeurs et une peur des contraceptifs classiques.

Il est un peu plus de 10 heures le vendredi 5 septembre 2025 lorsque je pousse la porte d’une pharmacie de l’avenue Kwame N’Krumah. La climatisation me claque au visage, contraste brutal avec la chaleur suffocante de dehors. Derrière le comptoir, une jeune femme en blouse vert clair s’affaire avec le sourire. J’inspire profondément avant de me lancer, presqu’en chuchotant que je voudrais la pilule du lendemain.

Elle ne bronche pas. D’un ton neutre, elle énumère les prix qui vont d’un peu plus de 2 000 à un peu plus de 5 000 francs CFA selon les quatre marques les plus vendues, comme si je demandais un sirop contre la toux. Lorsque je feins l’ignorance, elle explique comment la prendre, puis ajoute avec sérieux qu’il ne faut pas en abuser. Selon elle, un excès peut complètement chambouler le cycle. Je repars les mains vides en la remerciant mais avec une sensation étrange, celle d’avoir reçu un conseil de grande sœur plus qu’une information médicale.

Quelques rues plus loin, du côté de l’avenue de Houari Boumediene, le décor change. Une autre pharmacie, bondée cette fois. Des clients partout, une file qui s’allonge. Je décide de faire le test en demandant la pilule du lendemain à voix haute. Immédiatement, les regards se braquent sur moi comme si j’avais allumé un projecteur en pleine salle. Derrière le comptoir, une dame plus âgée me répond calmement, donne les prix puis me demande si c’est ma première fois. J’hésite avant de répondre honnêtement que non, c’est ma 4e. Elle me regarde avec bienveillance, mais son ton devient ferme. Elle affirme qu’au-delà de trois fois ce n’est plus recommandé et m’invite à penser à une contraception régulière. Elle prend le temps d’expliquer les alternatives possibles. Autour de nous, les yeux ne décrochent pas. Lorsque je sors, je me sens comme un animal de zoo sous observation.

Sous cette gêne, les chiffres révèlent l’ampleur du recours à la pilule du lendemain. Plus de 227 000 pilules du lendemain provenant des quatre marques les plus répandues ont été délivrées en 2024 au Burkina Faso selon les chiffres de distribution communiqués par le président du Conseil national de l’Ordre des pharmacien, le Dr Nédié Nao. Ce volume de pilules distribuées trouve un écho dans les études menées sur le terrain.

Dr Nédié Nao, Président de l’Ordre des pharmaciens du Burkina

Au Burkina Faso, une étude intitulée « Connaissances et pratiques des étudiantes sur la contraception d’urgence », menée en 2022 par le Pr Hyacinthe Zamané dans les cités universitaires de Ouagadougou, a montré que 42 % des étudiantes avaient déjà eu recours à la pilule du lendemain pour éviter une grossesse après un rapport sexuel non protégé et que 17,7 % l’avaient utilisée plusieurs fois au cours d’un même mois, parfois jusqu’à quatre reprises, faute d’une contraception régulière.

La même dynamique se retrouve ailleurs dans la sous-région. En 2024, Mamari Sacko a conduit l’« Étude Pilote sur la Pilule du Lendemain : Influence sur l’Utilisation des Préservatifs contre les IST/VIH » à la FMOS, la FAPH et la FST de Bamako. L’étude révèle que 17,3 % des étudiants interrogés avaient déjà utilisé la pilule du lendemain plus de cinq fois. La majorité y avait recours après un rapport sexuel non protégé, beaucoup s’en servaient pour éviter une grossesse et la pharmacie restait le principal lieu où se la procurer.

Quand les chiffres ont des visages

Ces chiffres correspondent à des histoires vécues, faites de ruses pour acheter sans être jugé, de peurs liées aux contraceptifs réguliers et de questions sans réponse. Pour certains, la solution est de déléguer la tâche pour ne pas subir les regards. JO, 22 ans, étudiant en sociologie à l’Université Joseph Ki-Zerbo, raconte : « Je n’aime pas utiliser le préservatif et ma copine refuse la contraception régulière par peur des effets secondaires. Quand le rapport tombe sur une période à risque, je me rends en pharmacie, je glisse 1 000 francs à un parqueur qui va acheter la pilule pour moi. Je me dis que si c’était dangereux, on ne la vendrait pas librement en pharmacie. » D’autres misent sur la discrétion familiale pour éviter les jugements. AS, élève de terminale de 20 ans, a trouvé sa propre parade : « Avant, je me fournissais grâce à une vendeuse sur TikTok, mais elle a arrêté. Maintenant, je demande à mon petit frère de m’accompagner à la pharmacie. Je note le nom sur un papier et je lui donne pour qu’il aille payer. De toute façon, il ne comprend rien. »

Certaines, elles, utilisent la pilule mais restent prisonnières de la peur des contraceptifs réguliers.
« J’ai déjà pris la pilule du lendemain à 4 reprises, toujours autour de mon ovulation », confie BE, étudiante en finance comptabilité de 22 ans. « Je connais les méthodes régulières, mais j’ai peur de devenir stérile ou de grossir comme certaines de mes amies après une injection. » Et beaucoup restent dans le flou complet sur les risques d’abus. « J’ai déjà pris la pilule du lendemain au moins trois fois après un rapport non protégé », raconte ZM, élève de 23 ans en classe de terminale. « J’ai lu des informations sur Internet, mais je ne sais toujours pas combien de fois je peux la prendre sans danger. On dit qu’il y a un nombre limite à ne pas dépasser, mais je ne sais pas si c’est vrai. »

À lire aussi : notre article « Pilule du lendemain, un secours ponctuel à ne pas confondre avec une contraception régulière »

Le point de vue médical

Le Pr Sibraogo Kiemtoré, gynécologue obstétricien, lève toute ambiguïté. Il n’existe pas de nombre limite de prises au cours d’une vie, mais il ne faut pas en faire une méthode de contraception régulière. La pilule du lendemain reste une méthode d’urgence, moins efficace que la contraception régulière. Son fort dosage peut aussi provoquer des effets secondaires tels que des vomissements, insomnies, troubles digestifs ou cycles menstruels perturbés. « C’est une roue de secours, pas un moyen de transport », insiste le gynécologue. Elle doit rester l’exception. Si les rapports sont fréquents, soutient le spécialiste, mieux vaut opter pour une contraception régulière, plus fiable et mieux tolérée par l’organisme.

Pour le Pr Kiemtoré, le véritable enjeu va au-delà de la grossesse. « La pilule du lendemain ne protège pas contre les infections sexuellement transmissibles. Les jeunes doivent garder à l’esprit qu’éviter une grossesse ne suffit pas. Les rapports non protégés exposent aussi à l’hépatite B, à la syphilis, au VIH et à bien d’autres maladies. » Il recommande donc de privilégier des méthodes régulières, adaptées aux besoins, et d’intégrer le préservatif comme double protection.

Cette mise en garde s’accompagne d’un rappel du Pr Sibraogo Kiemtoré qui démonte les rumeurs persistantes selon lesquelles la contraception régulière rendrait stérile.

Ces craintes détournent nombre de jeunes des méthodes régulières, pourtant gratuites. Elles expliquent en partie pourquoi la pilule du lendemain, plus facile d’accès, est devenue leur recours privilégié. Elle est légalement en vente libre, conformément aux recommandations de l’OMS et au cadre burkinabè. Au Burkina Faso, le Dr Nédié Nao, souligne que cette délivrance sans ordonnance vise à prévenir les grossesses non désirées et constitue un outil essentiel de santé reproductive.

Pour autant, la vente libre ne signifie pas absence d’encadrement. Dans les officines, soutient-il, les auxiliaires en pharmacie appelées à tort  »vendeuse », rappellent les délais de prise qui sont de 72 à 120 heures selon la molécule, informent sur les effets secondaires possibles et orientent vers les méthodes contraceptives régulières. Mais ces rappels restent limités à ceux qui franchissent déjà le pas de la pharmacie. Pour toucher plus largement les jeunes et prévenir les usages détournés, le Conseil de l’Ordre plaide pour des campagnes de sensibilisation dans les écoles, les médias et sur les réseaux sociaux, afin d’expliquer clairement que la pilule du lendemain est un recours ponctuel, pas un moyen de contraception durable.

Plus qu’un simple comprimé, la pilule du lendemain révèle un silence à briser. Tant que la peur et les rumeurs guideront les choix des jeunes, l’accès à une contraception sûre restera un défi. Offrir une information claire et un accompagnement digne est une urgence silencieuse, bien plus essentielle qu’une simple boîte vendue au comptoir.

Madina Belemviré

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