Dans le mariage : quand le corps dit non et subit malgré tout
Les relations se dégradent parfois en privé, loin du regard des autres. Certaines femmes vivent des situations dont elles ont du mal à parler, tandis que certains hommes disent ne pas comprendre où se situent les limites dans l’intimité. Les familles peinent souvent à gérer des problèmes qui dépassent leur compréhension. Le système judiciaire, intervient sur des plaintes qui ne sont pas toujours déposées. Le viol conjugal, passé sous silence, continue de se produire dans des foyers où le consentement est rarement évoqué. Cet article donne la parole à celles et ceux qui traversent cette situation difficile.

IM avait 32 ans lorsqu’elle a pris la décision de quitter son foyer. Elle se souvient de ce soir comme si c’était hier. Elle et son mari étaient en train de partager un moment intime lorsqu’il l’a soudainement imposée à une pratique qu’elle n’avait jamais acceptée : il l’a sodomisée. Elle criait, le suppliait d’arrêter, mais son corps était immobilisé, incapable de se dégager. Après l’acte, il s’est excusé, promettant que cela ne se reproduirait plus. Mais les promesses se sont vite envolées. Les gestes se sont répétés et chaque refus a été ignoré. Pendant un an, IM dépérissait. Elle souffrait en silence de maux de ventre chaque fois qu’elle allait aux toilettes, ce qui l’a finalement poussée à consulter un médecin. On lui a fait savoir que son sphincter anal commençait à lâcher, conséquence des violences répétées. Son entourage pensait qu’elle était malade, mais c’était la honte et le dégoût qui la rongeaient. Elle ne reconnaissait plus l’homme avec qui elle partageait sa vie et avait l’impression que son corps lui échappait. Trop honteuse pour en parler, elle a gardé le silence jusqu’au jour où elle a trouvé la force de partir.
À 28 ans, une jeune coiffeuse raconte un quotidien marqué par la douleur et la peur. « Mon mari ne connaît pas ce qu’on appelle préliminaires. Pour lui, faire l’amour, c’est juste une pénétration rapide. Je ne suis jamais préparée, et quand il le veut, il monte, me pénètre, et c’est fini. Je ressens une douleur intense, et jamais de plaisir. Mon plaisir, ce n’est pas son problème. » Elle a essayé de lui en parler, mais il ne l’écoute pas. « À force d’avoir mal, j’ai commencé à refuser. Il me dit toujours : « Ton corps m’appartient, c’est pour ça que je t’ai épousée. Même quand je dis non, il insiste et me force. » Les frottements répétés ont provoqué des irritations et des blessures.
Le Dr Lassina Traoré, gynécologue obstétricien, explique que ces irritations et blessures peuvent découler d’un problème de lubrification. Selon lui, tout acte sexuel normal doit respecter quatre phases. La phase d’excitation, où le corps se prépare avec la lubrification, la phase de plateau, la phase de jouissance et la phase de repos. Lorsqu’elles sont ignorées, cela peut entraîner des douleurs lors des rapports sexuels, une frustration qui peut empêcher la femme de jouir. La peur des rapports accompagne cette jeune coiffeuse constamment, et malgré ses tentatives de partir, sa famille l’en a dissuadée. Elle est restée dans le silence, subissant douleur et peur, sans savoir à qui se confier.
Le Dr Boubacar Bagué, psychiatre, explique que la torture psychologique que subissent les victimes, avec un manque d’« ingrédients » autour de l’acte sexuel vécu comme sanction et non plaisir, constitue une forme de maltraitance. Ce traumatisme peut anéantir l’estime de soi et affecter la vie sexuelle antérieure. L’ultime complication est un état de stress post-traumatique, où les relations sexuelles peuvent se présenter sous forme de cauchemars. Les victimes peuvent tomber dans la dépression, l’anxiété, ou développer des conduites addictives pour tenter de soulager le mal-être lié à ce vécu douloureux.

Dans la société, la question du viol conjugal se heurte aux perceptions culturelles et religieuses. Les voix des religieux et des chefs coutumiers se rejoignent sur un point : la vie intime dans le mariage est considérée comme un droit partagé, avec des limites sur le refus de la femme. Le Sanmb Naaba Widpeologo, ministre du Dima de Boussouma précise que le mariage est un contrat officiel et que les relations sexuelles font partie des obligations du couple, sauf circonstances légitimes comme la maladie, les règles ou le post-partum.

L’Imam Alidou Ilboudo ajoute que la religion recommande que le rapport soit consentant pour renforcer l’attachement entre les époux.

Le pasteur Rabi Pascal Kaboré insiste, lui, sur la complémentarité du couple : « Les deux époux ont des droits sur le corps de l’autre, mais un refus motivé par la santé, la prière ou d’autres raisons légitimes est accepté. Le mariage n’est pas de l’esclavage. » Selon lui, la coutume moaga et l’esprit biblique s’accordent sur le fait que le consentement doit rester au cœur de la vie intime.

Au-delà des foyers et des traditions, la loi encadre le viol conjugal. Hassana Traoré, magistrate, rappelle que le viol commis dans le cadre du mariage est reconnu par le Code pénal. L’article 533-10 précise que tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, imposé par violence, contrainte, menace ou surprise par un partenaire intime et habituel, est considéré comme un viol. L’article 533-12 indique que lorsque le viol est commis de manière répétitive sur un partenaire intime et habituel, la peine peut être appliquée en tenant compte de la continuité des relations sexuelles stables entre les époux, mais la reconnaissance et la sanction du viol restent pleinement valables.

Mais en pratique, porter plainte reste difficile. La victime doit prouver non seulement l’acte mais aussi l’existence du lien matrimonial, ce qui est compliqué en raison du devoir conjugal et du poids de la stigmatisation sociale, jusqu’au risque de divorce. La magistrate souligne que le vrai défi ne se situe pas dans la loi elle-même, mais dans la réalité des plaintes.
Hassana Traoré insiste sur l’importance de la sensibilisation. Les victimes doivent connaître leurs droits et trouver le courage de porter plainte, et les hommes doivent comprendre que le consentement reste indispensable dans la vie intime, même au sein du mariage.
Sur le terrain, les constats sont plus tranchés. Bintou Dao, présidente de la Marche mondiale des femmes et membre de l’Alliance Droits et Santé, décrit les formes de violences les plus fréquentes dans les unions, les barrières culturelles qui empêchent les femmes de signaler ce qu’elles subissent, et le plaidoyer mené par la société civile.
Ces difficultés se retrouvent dans les constats du ministère de l’Action humanitaire et de la Solidarité nationale. Le ministère de l’Action humanitaire et de la Solidarité nationale souligne que ces violences restent encore difficilement documentées. Moussa Sawadogo, Directeur de la promotion du genre, explique que les cas enregistrés mêlent souvent viols conjugaux et extraconjugaux, ce qui complique l’analyse précise de la situation. Les données disponibles montrent que des centaines de cas sont signalés chaque année dans les centres d’écoute, mais il est impossible de distinguer clairement les viols conjugaux. Une grande partie des violences reste silencieuse, car de nombreuses femmes hésitent à parler de ce qu’elles ont subi. Et quand elles le font, elles arrivent parfois trop tard pour bénéficier d’une prise en charge rapide.

Dans la société, les avis des hommes mariés sur le viol conjugal sont variés. Boureima Nikièma (nom d’emprunt), ingénieur, rappelle que dans un couple, les relations sexuelles doivent être acceptées par les deux partenaires. « Bien sûr qu’elle peut refuser d’avoir des rapports sexuels si elle ne le veut pas, et dans ce cas, on active la maîtresse », confie-t-il avec un sourire en coin, avant de préciser fermement : « Si l’un des partenaires n’est pas consentant, il s’agit de viol. »
Abdoul Kader Bambara, sociologue, souligne que le terme « viol conjugal » semble trop fort et difficilement conciliable avec la culture, mais il insiste sur le respect du consentement. « Si elle n’est pas bien, malade ou fatiguée, son refus doit être respecté. Les rapports doivent se construire dans l’écoute, la douceur et la complicité. Tout ce qui prépare la femme à vouloir partager ce moment est important. Il faut la draguer, la respecter et créer un climat favorable au quotidien. »
Ainsi, même si certaines pratiques culturelles et religieuses peuvent donner l’impression qu’une femme ne doit pas refuser les rapports sexuels à son mari, tous s’accordent sur un point : aucun rapport ne doit se faire sans le consentement de la femme.
Madina Belemviré

