Prématurés au Burkina Faso: quand la chaleur d’une mère sauve des vies
Au Burkina Faso, la mortalité néonatale recule progressivement, mais les naissances prématurées continuent de fragiliser les premiers jours de vie de milliers de nouveau-nés. Face au manque d’incubateurs et aux difficultés de maintenance des équipements biomédicaux, une approche simple et validée scientifiquement s’impose peu à peu dans les hôpitaux : le soin mère-kangourou, où la chaleur du corps maternel devient un outil thérapeutique à part entière.

Le 23 septembre 2025, à 11 heures, dans l’unité de soin mère-kangourou du Centre hospitalier universitaire pédiatrique Charles-De-Gaulle, deux mères sont installées dans de larges fauteuils inclinés. Leurs bébés prématurés reposent contre leur poitrine, enveloppés dans des pagnes bleus marqués du logo de l’UNICEF. Les visages sont fatigués, mais concentrés. Un écran diffuse une vidéo explicative sur la pratique. Dans la pièce voisine, la responsable de l’unité échange avec deux autres professionnelles de santé. L’atmosphère est paisible.
Rabiatou Kaboré se souvient de son arrivée avec son fils, né avec un poids faible. « Il est arrivé si petit, si fragile, à peine 1,95 kg. Neuf jours plus tard, il pesait déjà 3,75 kg. Le voir prendre du poids, sentir sa force revenir contre moi, c’était un immense soulagement. Le bébé reste au chaud, il est plus calme. Et puis le lien qu’on ressent, c’est puissant. »
L’histoire de Rabiatou reflète une réalité fréquente. De nombreux bébés naissent prématurément, une condition appelée prématurité, qui reste aujourd’hui l’une des principales causes de décès néonatal au Burkina Faso. Un bébé est considéré comme prématuré lorsqu’il naît avant 37 semaines de grossesse, alors qu’une grossesse normale dure entre 37 et 41 semaines. La pédiatre Dr Chantal Bouda distingue trois catégories. Les très grands prématurés, nés à moins de 28 semaines, les grands prématurés, entre 28 et 32 semaines, et les prématurés moyennes voire tardives entre 32 et 37 semaines.
Chaque année, environ 15 millions d’enfants naissent prématurément dans le monde, soit un sur dix, selon l’Organisation mondiale de la santé. La prématurité représente 28 % de la mortalité néonatale mondiale. Au Burkina Faso, elle demeure la première cause de décès chez les nouveau-nés, représentant à elle seule 18 % des décès néonatals. Cette proportion souligne l’importance d’actions ciblées pour protéger ces enfants particulièrement vulnérables.
Les progrès restent toutefois visibles. D’après les Enquêtes démographiques et de santé, la mortalité néonatale est passée de 31 décès pour 1 000 naissances vivantes en 2010 à 18 en 2021, grâce notamment à la gratuité des soins pour les moins de cinq ans, à l’amélioration du suivi prénatal et au renforcement progressif des services de néonatologie.
Les données hospitalières illustrent à la fois la gravité de la situation et les avancées possibles. Au CHU de Tengandogo, une étude menée entre 2013 et 2017 montre que sur 641 nouveau-nés hospitalisés, 50,5 % étaient prématurés, dont 50,93 % avec un poids inférieur à 1 500 g. À l’admission, les complications étaient fréquentes. 71,60 % souffraient de détresse respiratoire et 35,50 % de troubles hémodynamiques. L’étude rapporte une mortalité de 26,85 %, avec un risque particulièrement élevé chez les prématurés de moins de 1 500 g (36,36 %).
Plus récemment, au CHU de Bogodogo, en 2024, 1 289 prématurés ont été reçus en consultation, dont 745 hospitalisés, avec un taux de mortalité de 7,29 %. Ces chiffres montrent qu’une prise en charge rapide et adaptée peut considérablement améliorer les chances de survie.
Au CHUP Charles-De-Gaulle, les admissions de prématurés augmentent régulièrement. En 2024, sur 723 nouveau-nés admis, 236 étaient prématurés.
Défis et mise en œuvre du soin kangourou
Les bébés prématurés ont besoin d’un environnement chaud, d’une surveillance constante et d’équipements comme les incubateurs pour maintenir leur température corporelle et réduire les risques d’infection. Cependant, ces ressources restent insuffisantes. Le Dr Aïssatou Belemviré/Traoré, cheffe de l’unité de néonatologie du CHUP Charles-De-Gaulle, indique que leur unité ne dispose que de huit incubateurs fonctionnels. Le CHU de Bogodogo en possède également huit.

L’entretien de ces appareils est pourtant coûteux. Une étude menée en 2024 au Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo a révélé que seuls six incubateurs sur huit étaient fonctionnels, faute de pièces de rechange abordables et facilement disponibles. L’absence de maintenance préventive et le manque de techniciens biomédicaux spécialisés contraignent les hôpitaux à des réparations d’urgence plus coûteuses, dans un contexte budgétaire déjà fragile. Elle pointe aussi un manque de techniciens biomédicaux spécialisés, ce qui contraint l’hôpital à recourir à des prestataires externes ou à financer des formations supplémentaires. L’étude conclut que l’absence d’une stratégie claire de maintenance pèse lourdement sur un budget sanitaire déjà limité.
Face à ces défis, la méthode du « soin kangourou », recommandée par l’OMS, apparaît comme une solution. Cette technique simple consiste à installer le bébé portant uniquement une couche, un bonnet et des chaussettes contre la poitrine de sa mère, maintenu par un pagne ou un tissu. La chaleur maternelle permet au bébé de maintenir sa température, de mieux respirer, de mieux s’alimenter et de prendre du poids. Le Dr Aïssatou Belemviré précise que la mère est idéalement celle qui assure ce soin, mais qu’un autre membre de la famille peut la remplacer en cas d’absence ou de fatigue. Le soin kangourou complète l’usage des incubateurs en stabilisant les bébés vulnérables avant leur retour auprès de leurs mères.
Plus qu’une simple solution de substitution, le soin kangourou ou Kangaroo Mother Care (KMC) est intégré aux soins néonatals standards et permet de réserver les incubateurs aux cas les plus critiques. Son efficacité est largement documentée. Une étude de 2023 publiée dans BMJ Global Health indique que, lorsqu’il est initié tôt, le KMC réduit le risque de décès néonatal d’environ un tiers par rapport aux soins classiques.
D’autres études . confirment qu’il réduit les infections graves comme la septicémie, prévient l’hypothermie et favorise une meilleure prise de poids chez les bébés prématurés. Au-delà des bénéfices pour les nourrissons, il renforce également le lien affectif entre la mère et l’enfant et contribue à prévenir la dépression post-partum. Comme l’explique Nafissatou Ilboudou, une mère kangourou : « Nos cœurs battent ensemble. S’il a faim, il me suffit de le tourner pour l’allaiter. »
La durée moyenne du soin kangourou selon le Dr Belemviré est d’environ douze jours, mais peut aller jusqu’à deux mois selon l’état du bébé et l’engagement de la mère. Lorsque cela est possible, la méthode se poursuit à domicile, avec l’accompagnement de personnels de santé formés. Cependant, elle exige une forte implication des mères, qui doivent disposer de vêtements propres et d’une alimentation suffisante pour produire du lait.
Malgré ses avantages, le soin kangourou fait face à plusieurs obstacles. Au CHUP-CDG, l’unité ne dispose pas de maternité et ne reçoit que des bébés transférés d’autres structures ou nés à domicile. Le Dr Belemviré souligne que les nouveau-nés arrivent souvent dans un état critique en raison de moyens de transport inadaptés, aggravant leur situation à l’arrivée. De plus, la prise en charge des grands prématurés nécessite parfois une nutrition parentérale, difficile à assurer faute d’équipements appropriés.
L’espace constitue également un problème. Rasmata Kinda Ouédraogo, la superviseure de l’unité, explique qu’ils disposent de huit lits et accueillent environ dix bébés par mois. Bien que deux salles aient été rénovées avec le soutien de l’UNICEF, cela reste insuffisant. L’espace limité ne permet pas de réunir toutes les conditions essentielles au bien-être des mères. Celles-ci doivent sortir du bâtiment pour se laver, faire la lessive ou préparer leurs repas, ce qui rend le séjour difficile. Chaque année, le service demande un bâtiment plus adapté et directement relié à l’unité de néonatologie, mais cette demande reste toujours en attente. Ces contraintes matérielles et organisationnelles viennent s’ajouter aux défis plus larges de santé publique auxquels le pays doit faire face.

Pour atteindre la cible 3.2 des ODD, le Burkina Faso doit réduire la mortalité néonatale de 18 à moins de 12 pour 1 000 naissances vivantes d’ici 2030. La prématurité, responsable de 18 % des décès néonatals au Burkina Faso, reste le principal obstacle. Des soins adaptés, un suivi rigoureux et des stratégies comme le soin kangourou sont essentiels pour améliorer la survie et le développement des nouveau-nés fragiles, tout en mobilisant familles, communautés et professionnels de santé.
Madina Belemviré

