Consentement : quand le choix n’est plus vraiment libre
« Tu n’es pas exceptionnelle. Il y a beaucoup de filles. Si tu restes comme ça, tu ne vas jamais te marier». Arlette Tapsoba n’a pas oublié ces mots. Étudiante en première année de communication, elle avait pourtant été claire dès le début de sa relation. Elle voulait s’abstenir de rapports sexuels. Son partenaire avait promis de patienter. Six mois plus tard, la patience avait laissé place aux reproches, aux comparaisons et à la pression. Arlette a finalement décidé de mettre fin à la relation.

Au début, son partenaire avait accepté d’attendre. Puis les messages ont changé. Il lui répétait qu’il avait trop patienté, lui montrait des photos de filles en lui disant qu’il était beaucoup courtisé et que c’était un privilège pour elle d’être avec lui. Pour Arlette, ces paroles ont fini par provoquer un déclic. « Cela a constitué un déclic et j’ai décidé de mettre fin à la relation », raconte-t-elle.
Mais lorsqu’on tient à quelqu’un, il n’est pas toujours facile de rester fidèle à son propre refus. La peur de perdre l’autre peut finir par prendre le dessus et conduire à accepter ce que l’on ne souhaitait pas. Nina Ouédraogo, étudiante en troisième année de comptabilité, en a fait l’expérience. Au début de sa relation, son partenaire lui reprochait de le refuser. Il lui disait qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle ne lui faisait pas confiance et qu’il ne pouvait pas rester avec une femme pendant des mois sans la toucher. Il pouvait ensuite passer plusieurs jours sans répondre à ses messages. Un jour, il lui a annoncé que puisqu’elle refusait, il préférait aller voir ailleurs. Nina a demandé pardon. La relation a continué quelque temps avant de se terminer. Quelques jours plus tard, elle apprenait que son ancien partenaire s’était marié. Avec le recul, elle retient une chose. « Le sexe n’est pas une preuve d’amour », dit-elle.
Pourquoi accepter alors qu’on n’en a pas réellement envie ? Pour le psychologue clinicien Bienvenue Yaméogo, la peur du conflit ou de l’abandon peut peser dans la décision. Le besoin d’être aimé, de préserver une relation ou de ne pas décevoir l’autre peut conduire à mettre son propre désir de côté. Dans ces situations, le « oui » peut être davantage une réponse à une pression qu’une expression de volonté. Le consentement suppose au contraire que la personne puisse reconnaître ce qu’elle veut ou ne veut pas et prendre sa décision sans contrainte. Il peut également être retiré à tout moment.

Anette Zongo, 22 ans, étudiante en lettres modernes et membre de l’association Filles Leaders Engagées pour le développement et la santé au Burkina Faso, a elle aussi été confrontée à cette pression. Après un an de relation, son partenaire a voulu avoir des rapports sexuels avec elle alors qu’elle s’y opposait. Face à son refus, il l’a menacée de quitter la relation. Puis il a tenté un jour quand ils étaient ensemble, de lui retirer ses vêtements par la force. Anette s’est enfuie. La relation a pris fin. « Un oui obtenu sous la peur, la culpabilité, les menaces ou la pression n’est pas un véritable consentement », affirme-t-elle.
La pression ne vient d’ailleurs pas toujours du partenaire. Anette raconte que certains jeunes peuvent aussi se sentir poussés par leurs camarades, notamment lorsqu’ils sont moqués parce qu’ils n’ont pas d’expérience sexuelle à raconter. La volonté de ne pas paraître différent peut alors conduire à une expérience que l’on ne souhaitait pas forcément. Pour Bienvenue Yaméogo, les attentes sociales et les représentations des rôles des filles et des garçons peuvent contribuer à cette difficulté à faire respecter son propre choix.
Mais qu’est-ce qu’un consentement réellement libre ? La magistrate Hassana Traoré le définit comme une adhésion libre, volontaire, spécifique et actuelle. Accepter un baiser ne signifie pas accepter un rapport sexuel. Avoir accepté un rapport auparavant ne signifie pas être d’accord pour le suivant. Et un consentement peut être retiré à tout moment, y compris pendant l’acte. Le silence ou l’absence de résistance ne suffisent pas non plus. La violence, la contrainte physique ou morale, la menace, la surprise ou l’abus d’autorité peuvent remettre en cause la liberté du choix.

Dans ces situations, la frontière entre pression dans le couple et violence peut devenir difficile à percevoir pour la personne qui la vit. Pourtant, lorsque le chantage affectif, les menaces ou la contrainte servent à contrôler l’autre ou à obtenir un acte sexuel malgré son refus, la situation peut s’inscrire dans le champ des violences basées sur le genre. La pression peut alors prendre une dimension psychologique ou morale et, lorsque l’acte sexuel est imposé, relever de la violence sexuelle.
Dans ce contexte, des phrases comme « Si tu m’aimes, prouve-le » ou « Tu me dois bien ça » ne sont pas anodines. Pour Hassana Traoré, le chantage affectif, la culpabilisation et les menaces peuvent constituer des formes de pression psychologique ou de contrainte morale susceptibles d’altérer la liberté de décision. Selon les circonstances, de telles situations peuvent relever d’infractions sexuelles. Elles peuvent aussi s’inscrire dans le champ des violences basées sur le genre, notamment lorsque la pression ou la contrainte sert à contrôler l’autre ou à lui imposer un acte sexuel.
Au Burkina Faso, la loi n°061-2015/CNT du 6 septembre 2015 porte notamment sur la prévention, la répression et la réparation des violences à l’égard des femmes et des filles. Le Code pénal encadre également les infractions sexuelles.
Encore faut-il que les jeunes connaissent ces notions et puissent les reconnaître dans leur propre vie. C’est l’un des axes du projet « C’est la vie 2 », mis en œuvre par SOS Jeunesse et Défis avec un financement de l’ONG RAES.
Bénédicte Kansono,Point focal du projet C’est La Vie 2 à SOS Jeunesse et Défis, explique que la campagne communautaire et média aborde notamment la sexualité, le consentement, la réciprocité et le respect, dans le cadre de la prévention des grossesses non désirées. Thé-débats, ciné-débats, émissions radiophoniques et sessions de renforcement de capacités permettent d’échanger avec les adolescents et les jeunes. Le kit pédagogique « C’est la vie » est également utilisé lors des causeries éducatives, des ciné-débats et des ateliers.

Sur le terrain, certaines idées persistent. Des jeunes pensent qu’une fois donné, le consentement ne peut plus être retiré. D’autres considèrent qu’être en couple signifie que l’accord pour les rapports sexuels est acquis. Bénédicte Kansono rapporte aussi que certains perçoivent encore le consentement comme une notion « importée » ou « une affaire de Blancs ». Les activités du projet cherchent à faire évoluer ces perceptions. Des post-tests permettent d’évaluer les connaissances après les animations et, selon SOS/ Jeunesse et Défis, certains jeunes prennent ensuite l’engagement de partager ces connaissances avec leurs pairs.
Mais savoir que l’on peut dire non ne signifie pas toujours réussir à faire respecter ce non. Les conséquences peuvent être lourdes pour les personnes qui vivent ces situations. Le psychologue clinicien évoque notamment la culpabilisation, la dévalorisation de soi, l’anxiété, l’isolement et la perte de repères. SOS Jeunesse et Défis rapporte également des sentiments de peur, de honte, de perte de confiance en soi ou d’impuissance chez certains jeunes dont le consentement n’a pas été respecté. Sur le plan sanitaire, des rapports sexuels non protégés peuvent aussi exposer à une grossesse non désirée ou à des infections sexuellement transmissibles.
Arlette a choisi de partir lorsque la pression est devenue incompatible avec son choix. Nina a demandé pardon alors qu’elle craignait de perdre sa relation. Anette, elle, a fui lorsque son refus a été suivi d’une tentative de contrainte physique. Trois histoires qui montrent que la pression ne se manifeste pas toujours de la même façon et que chacun ne dispose pas des mêmes moyens pour y résister.
Le consentement ne devrait pourtant pas être une épreuve à négocier dans une relation. On peut aimer quelqu’un et ne pas vouloir avoir de rapport sexuel. On peut avoir dit oui et changer d’avis. Et lorsqu’il faut avoir peur, culpabiliser ou céder pour conserver une relation, ce choix n’est plus vraiment libre.
Madina Belemviré

