Déchets menstruels: une gestion qui pose un problème sanitaire et environnemental

A ses 11 ans, Aïda s’est réveillée un matin avec du sang tachant ses draps. Après l’avoir rassurée, sa mère a décidé de lui montrer comment prendre en charge son cycle tous les mois et surtout comment rester propre pendant les 3 ou 4 jours de saignement. « J’ai appris à choisir mes serviettes hygiéniques et à les changer régulièrement. Mais ce que j’aurai voulu savoir, c’est comment m’en débarrasser. On entend beaucoup d’histoires liées au sang de nos règles et je ne sais jamais quelle est la meilleure façon pour moi de me débarrasser de mes serviettes », déplore cette dame, qui a 37 ans aujourd’hui. Aïda n’est pas la seule dans cette situation. Selon le dernier recensement de la population et de l’habitation 2019, la population féminine des filles de 10 à 14 ans jusqu’aux femmes de 45-49, représentaient 6.278.701 femmes et filles sur la population générale estimée à 20.487.979 habitants la même année. Chaque mois, c’est donc environ 6.278.701 femmes et filles qui ont leurs règles. Comment gèrent-elles leurs déchets menstruels ? Des éléments de réponse sont fournis dans cet article.

Les serviettes hygiéniques en cotons sont utilisées par des milliers de femmes pour se protéger pendant leurs menstruations

Dans les temps anciens, les femmes et jeunes filles utilisaient des morceaux de pagnes pour préserver leur hygiène personnelle et protéger leurs vêtements. « Quand j’ai eu mes règles à 16 ans, ma mère a coupé un vieux morceau de pagne à ma mesure pour faire passer entre le sexe et les fesses, puis je portais ma culotte», explique Mme Mariame Kargougou, aujourd’hui à la retraite. Du haut de ses 81 ans, Mme Kargougou note qu’à leur époque, elles ne connaissaient pas les protections hygiéniques jetables en coton. « Quand j’ai découvert le coton, j’étais presqu’à la ménopause », précise-t-elle. Comme Mme Kargougou, de nombreuses femmes utilisaient des morceaux de pagne pendant leur menstruation. « J’ai fait partie de la première promotion des élèves du collège Notre dame de kologh naaba. A cette période, les sœurs religieuses nous donnaient de petites serviettes et nous expliquaient comment nous protéger lorsque nous avions nos règles », raconte Mme Antoinette Ouédraogo, âgée de 74 ans.

En ce qui concerne la gestion des déchets, Mme Kargougou explique que les femmes lavaient leurs serviettes ou morceaux de pagnes après utilisation. « Quand les morceaux de pagnes ou les serviettes devenaient vieux et inutilisables, nous les lavions, les déchirions en morceaux, puis les jetions dans les barrages à l’abri des regards », précise-t-elle.

De nos jours, avec l’évolution du monde, la majorité des femmes utilisent les serviettes et tampons hygiéniques jetables pour se protéger. Quant à la gestion des déchets, la plupart des femmes et des filles les jettent dans les poubelles selon les témoignages que nous avons. Haut du formulaire« Je me débarrasse de mes déchets menstruels dans les poubelles parce que c’est le seul endroit que j’ai», confie Asmao Porgo, une étudiante de 24 ans. Comme Mlle Asmao, de nombreuses jeunes filles et femmes utilisent les poubelles pour se débarrasser de leurs déchets menstruels. « Je jette mes déchets menstruels dans la poubelle tout en prenant le soin de les envelopper dans un sachet noir. C’est ce que mes sœurs m’ont recommandé quand j’ai eu mes premières règles », explique Madame Zoundi Estelle (nom d’emprunt), secrétaire dans une société de la place.

A 35 ans, Madame Zoundi a noté que ce n’est pas de gaieté de cœur qu’elle le fait, car elle a entendu dire que certaines personnes utilisent le sang menstruel pour des rituels. « J’ai entendu dire et j’ai même suivi des films où l’on explique que certaines personnes peuvent utiliser le sang menstruel pour des rituels visant à attirer l’or, la richesse où même à empêcher la conception. J’ai peur, mais je n’ai pas le choix car je ne sais vraiment pas où les jeter », a-t-elle conclu.

Mythe ou réalité ?

Selon des personnes âgées que nous avons consultées, ce n’est pas du tout un mythe. « Ma première fois quand j’ai vu mes règles, après avoir utilisé le pagne, je l’ai lavé puis étaler dans la cour. Ma mère m’a grondée ce jour-là et m’a dit de ne plus recommencer car une personne mal intentionnée pourrait l’utiliser pour me faire du mal et m’empêcher d’avoir des enfants », a confié Henriette Tapsoba, âgée de 54 ans.

Pour Jean Charles Bambara, sociologue de formation, cette croyance des femmes peut trouver sa signification dans nos sociétés traditionnelles. De son avis, qui dit menstruation dit sang et dans nos sociétés traditionnelles, le sang symbolise la vie. On entend souvent dire, selon lui, « c’est mon sang », pour signifier que c’est mon enfant, c’est moi qui l’ai mis au monde. Ainsi, le sang revêt une grande importance symbolique dans nos sociétés.

Tout ce qui fait référence au sang fait appel à la question de l’existence de l’homme. On l’utilise pour faire certains rituels dans nos sociétés, car il symbolise de nombreuses choses. Cette croyance des femmes selon laquelle le sang pourrait être utilisé pour leur nuire peut donc trouver sa source dans cette représentation que nous avons du sang.

Une pratique condamnée par les femmes chargées de collecter les ordures

En plus de s’exposer aux attaques spirituelles, ce comportement des femmes et jeunes filles exposent également les femmes qui sont chargées de collecter les ordures, selon ces dernières. « Nous avons plusieurs fois interpellé des femmes à ce sujet car c’est dangereux. Une personne mal intentionnée peut vous nuire à travers votre sang menstruel, mais elles ne nous écoutent pas », déplore Madame Nikièma, âgée de 38 ans.

Le pire, renchérit une autre dame, il y en a qui n’ont aucune honte. « Si certaines prennent la peine d’attacher ces déchets dans des sachets avant de les jeter, d’autres en revanche les jettent directement à la poubelle après usage», a-t-elle déclaré.

Agée de 52 ans, dame Tapsoba a rappelé que la majorité des femmes qui ramassent les ordures n’ont pas de moyens de protection. « Mettez-vous un seul instant à notre place, nous sommes obligées de ramasser ces déchets à mains nues. Si voulez les jetez, au moins prenez la peine de les attacher dans un sachet, doublez le sachet avant de vous en débarrasser », a-t-elle dit pour exprimer sa frustration.

Nombreuses sont ces collecteuses d’ordures qui travaillent sans protection 

Ce comportement est qualifié de négligence par Madame Conombo qui invite les femmes et jeunes filles à plus de prudence. « Avant de jeter vos déchets, prenez la peine de laver le coton pour enlever le sang avant de le jeter afin de ne pas mettre en difficulté ces pauvres femmes et de vous protéger également contre les personnes mal intentionnées», a-t-elle conseillé.

Ces femmes sont exposées selon le Dr Mikaïla Kaboré, médecin infectiologue, car malheureusement, elles fouillent et trient les ordures qu’elles déversent. Selon lui, cela est très dangereux car il suffit que la femme qui a jeté ses déchets menstruels soit porteuse d’une infection telle que l’hépatite B, C ou le VIH pour que celle qui les ramasse soit contaminée, surtout si elles sont sans protection. « Si ces femmes ont une blessure ou une plaie non protégée, ou si le sang entre en contact avec leur nez, car elles ne portent pas souvent de masques, elles peuvent contracter une infection », a-t-il déploré.

Les blocs WC aussi utilisés pour jeter les déchets menstruels

Cette crainte des attaques spirituelles pousse certaines femmes à préférer jeter leurs déchets menstruels dans les toilettes pour ‘’éviter les problèmes’’ selon Mme Ramata Ouédraogo, une ménagère âgée de 33 ans. “Je mets mes déchets menstruels dans les blocs WC par sécurité car il y’a des gens qui fouillent les poubelles et on ne sait pas qui est qui.  Ils pourraient les utiliser pour me faire du mal. Donc pour éviter ces problèmes je mets mes déchets dans les toilettes”.

Un comportement exprimé également par les plombiers et les vidangeurs de WC. En témoigne les dires de Georges Zoungrana, plombier, pour qui rares sont les plombiers qui n’ont jamais été sollicités pour cette affaire. « J’ai déjà été demandé plusieurs fois pour déboucher des toilettes qui étaient bouchées à cause des serviettes hygiéniques en coton. J’étais obligé de les enlever avec un fer pour les mettre dans la poubelle« , explique M. Zoungrana. Pour lui, la place des serviettes hygiéniques en coton n’est pas dans les toilettes, car cela contribue à boucher le système d’évacuation.

Des déchets qui se retrouvent souvent dans la nature

En plus des risques sanitaires, cela pose également des problèmes environnementaux. Les déchets menstruels se retrouvent souvent dans la nature, contribuant à la pollution de l’environnement. A Ouagadougou, une ville de plus de trois millions d’habitants, la quantité de déchets solides ménagers ne fait qu’augmenter. La production est passée de 228.000 tonnes en 2009 à plus de 600.000 tonnes en moins de quinze ans. « La ville génère 1.600 tonnes d’ordures ménagères par jour », renseigne Sidi Mahamadou Cissé, Conseiller technique des questions environnementales à la mairie de Ouagadougou et ancien Directeur de la propreté. Une partie de ces déchets se retrouve dans les décharges sauvages de la ville.

En 2022, la Commune de la ville de Ouagadougou en avait recensé près de 100 dans la ville de Ouagadougou. « Au niveau de la périphérie, dans la ceinture verte, au niveau des espaces verts, des réserves administratives et certains cimetières, vous allez découvrir des décharges non contrôlés, disséminés à travers toute la ville.  Il y a des efforts pour procéder à leur élimination, mais la ville de Ouagadougou est confrontée à un certain incivisme d’une certaine frange de sa population. Souvent une ou deux semaines après que la mairie ait éliminé ces dépotoirs sauvages, ils se reconstituent », déplore l’ancien directeur de la propreté.

Concernant leur traitement, ces déchets sont enfouis de la même manière que les autres déchets, ce qui pose un problème environnemental majeur. Beaucoup de ces déchets menstruels finissent également dans des dépotoirs sauvages, ce qui aggrave davantage la situation en créant de gros foyers d’émission de gaz à effet de serre.

Comment doit-on se débarrasser de ces déchets ?

Pour gérer leurs déchets menstruels, les femmes doivent les recueillir et les emballer dans un sachet plastique pour éviter les nuisances visuelles selon le Chef de service Hygiène hospitalière et sécurité des patients du CHU Yalgado Ouédraogo, Mathieu Kafando.

Il est donc responsable de promouvoir une gestion plus responsable des déchets menstruels.

Madina Belemviré

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